samedi 25 mars 2017

1 CORINTHIENS 5

V 1 à 5 : un cas d’inconduite extrême

Pleins de leur suffisance, les Corinthiens en étaient devenus aveugles sur leur pauvreté. Aussi, quittant les hautes sphères de l’illusion intellectuelle, l’heure est venue pour Paul de les aider à passer à la réalité. De quoi est faite la renommée de l’Eglise de Corinthe ? De quoi parle-t-on autour d’elle lorsqu’on évoque ce qui s’y trouve ? Témoigne-t-on partout, comme il en est de l’Eglise de Thessalonique, de l’impact qu’a eu l’Evangile dans la vie des chrétiens de la ville (1 Thessaloniciens 1,8 à 10) ? De cela, l’Eglise de Corinthe pourrait être fière. Malheureusement pour elle, la réalité est toute autre !

« Dans tout le monde antique, la ville de Corinthe, dit Alfred Kuen, avait mauvaise réputation. Corinthiser, c’était mener une vie de débauche (Aristophane, Fragment 354) ; une Corinthienne, c’était une prostituée (Platon, République 404 D) et un Corinthien, un coureur de jupons (titre de deux comédies grecques). Dans les pièces de théâtre, les Corinthiens étaient généralement représentés comme des ivrognes.[1]» Habitée par le Saint-Esprit, la communauté chrétienne avait vocation à Corinthe, comme en tout lieu où elle est installée, à être sel de la terre et lumière du monde (Matthieu 5,13 à 16). Dans les faits, il n’en était rien. Etablie dans un lieu où l’immoralité prédominait, l’Eglise de Corinthe, au lieu de s’en distancer, avait laissé la mentalité environnante imprégner la conduite de ses membres. Pour preuve, Paul va citer le cas extrême de l’un d’eux, dont on ne trouve pas même le parallèle chez les incroyants : la relation qu’un chrétien de Corinthe vit avec la femme de son père (sans doute une concubine) au vu et su de tous, y compris à l’extérieur de l’Eglise. Or, ce cas, sous-entend Paul, n’est pas unique. Il est comme la pointe d’un iceberg, l’arbre qui cache toute une forêt de pratiques qui, sur le plan de la moralité, sont contraires à l’Evangile.

Le dépit de Paul face à une telle licence dans l’Eglise de Jésus-Christ est à son comble ! Comment les chrétiens de Corinthe peuvent-ils tolérer cela au milieu d’eux ? Quel témoignage peuvent-ils encore être au-dehors si ce qui se trouve à l’intérieur de l’Eglise est pire que ce que l’on rencontre hors de ses murs ? A quoi sert-il surtout aux Corinthiens de se déchirer entre les divers champions spirituels desquels ils se revendiquent, si c’est pour ne pas pratiquer le b.a.-ba de leur enseignement ? Que ceux-ci ne voient pas à quel point leurs prétentions sont en complet décalage avec la réalité de leur vécu est, aux yeux de Paul, effarant ! Pour ce qui le concerne, l’apôtre n’y va pas par quatre chemins. La situation dans laquelle vit ce chrétien est un tel déshonneur au nom de Christ qu’une seule mesure convient : l’excommunication. Nul ne peut à la fois profiter du privilège de la bénédiction que représente l’Eglise pour sa vie et, en même temps, vivre en contradiction totale avec son éthique. Puisque le fautif tient à vivre selon les normes du monde qui l’environne, qu’il le rejoigne. Pire ! Qu’il soit livré à la puissance de celui qui en est le prince, Satan, de manière à ce qu’il périsse dans son corps pour, qu’au moins, au jour du Seigneur, son esprit soit sauvé !

Si le Nouveau Testament nous fait part de nombreuses mesures de discipline prises contre des chrétiens désobéissants et rebelles à Dieu, il est à noter que c’est ici que l’on trouve la plus sévère de toutes. Elle est, dans l’esprit, à mettre au même rang que celle qui frappa Ananias et Saphira au début de l’Eglise (Actes 5,1 à 6). Dans la forme, elle rejoint également l’avertissement adressé par le Seigneur à l’encontre de tous les auteurs de scandales qui ébranlent la foi des plus petits (Matthieu 18,6). Non, il n’est pas chose légère de pécher contre Dieu et de salir le nom de Christ auquel on prétend appartenir. Il nous faut nous souvenir, dans la communauté, que la gloire de Dieu et la réputation de Christ prévalent sur tout autre intérêt, y compris même la vie de l’un de ses membres. Toutes les dérives dans l’Eglise sont possibles à partir du moment où, comme à Corinthe, ce n’est plus le cas.

Au-delà du cas de l’Eglise de Corinthe, le péché que celle-ci a toléré en son sein interroge. Tous les lieux où se trouve l’Eglise sont marqués, d’une manière ou d’une autre, par un état d’esprit particulier. Ici, c’est une forme de laxisme social dû à l’habitude prise par des générations entières de ne pas travailler. Là, c’est celle qui consiste à vivre une double vie en privé et en public. Ailleurs encore, ce sont les règles éthiques les plus élémentaires qui sont couramment bafouées. La question se pose : dans quelle mesure l’Eglise de Jésus-Christ est-elle imprégnée de la mentalité et des mœurs de la société qui l’environne ? Jusqu’à quel point est-elle perméable à son état d’esprit ? L’Eglise a-t-elle pris le temps d’analyser le mode de vie des gens qui l’entourent pour l’évaluer aux critères de la Parole de Dieu et des exigences de la vie en Christ ? Jusqu’à quel point les chrétiens ont-ils été éduqués dans une nouvelle manière de penser face au milieu d’où ils sortent ? Certes, il nous faut, comme Paul, sévir avec fermeté lorsque le péché met en grave danger le témoignage de Christ dans la communauté. Mais il nous faut aussi faire notre examen de conscience ! Avons-nous travaillé en amont à ce que de telles choses ne se produisent pas ? Ou avons-nous été défaillants dans la responsabilité qui nous incombe de former les chrétiens à une vie digne en Christ ?

V 6 à 8 : le péché est comme le levain

Quel est le niveau de tolérance auquel a droit l’Eglise en ce qui concerne la pratique du péché en son sein ? Paul y répond par un proverbe duquel il va tirer un enseignement scripturaire. Le péché, dit-il, est comme le levain pour la pâte. Tout cuisinier et tout pâtissier le sait : il suffit de très peu de levain pour faire lever la pâte. La mesure de levain qu’on introduit dans la pâte n’a rien à voir avec la puissance des effets qui en sont la conséquence (Jacques soulignera la même vérité à propos du péché de la langue (Jacques 3,5)). Le levain introduit, ce n’est pas seulement la partie de la pâte qui l’a reçu qui en est affecté, mais sa totalité. Si tel est l’effet du péché introduit dans l’Eglise, la question posée au début de ce paragraphe sur le niveau de tolérance du mal permis en son sein n’appelle qu’une seule réponse : il est nul.

Illustratrice des effets du péché, l’image du levain ne se limite pas à cette dimension. L’interdiction du levain est présente dans l’Ecriture bien avant que Paul en fasse allusion ici. En vue de la célébration de la Pâque juive, la loi mosaïque est formelle : les pains offerts à Dieu pendant la fête devaient absolument être sans levain (Exode 12,8.15 à 20). A côté de l’agneau sacrifié en souvenir de la rédemption, les pains sans levain constituaient la principale exigence de Dieu en vue de la célébration de la Pâque. Nous aussi, peuple de Dieu racheté, sommes appelés à célébrer la Pâque. Pour se faire, nous avons besoin, comme les Juifs, d’un sacrifice accompagné de pains sans levain. Pour ce qui touche au sacrifice, nous n’avons pas nous-mêmes à y pourvoir. Dieu Lui-même y a pourvu en offrant Christ, son Fils, devenu l’Agneau de Dieu immolé pour nos péchés. Aux côtés de l’Agneau, pour que la fête soit pleinement réussie, Dieu désire y associer des pains sans levain, l’offrande de nos vies qui lui sont consacrées. L’œuvre de Christ pour nous est le fondement de notre justification. Cependant, dans l’Eglise, elle est incomplète et ne peut satisfaire Dieu si elle ne se traduit pas par une œuvre en nous. Il nous faut donc agir avec radicalité envers le péché. Nos vies dans l’Eglise ne célèbrent et n’honorent Dieu que dans une seule mesure : que l’ancien levain de la malice et de la méchanceté qui s’y trouvaient aient disparu pour faire place à une nature nouvelle marquée par la vérité et la sincérité.

Alors que l’Eglise se trouve dans le monde, elle doit  se souvenir qu’elle est appelée en premier à être le temple de Dieu, le lieu où Il est honoré, loué et servi. Toute perte de la prééminence de la vocation verticale de l’Eglise (servir Dieu) affectera la qualité de ce qu’elle est sur le plan horizontal (son témoignage dans le monde). Au-delà de la discipline nécessaire et immédiate à exercer envers le pécheur dans l’Eglise, c’est cette vérité qui sera le point central de la conclusion de l’enseignement de Paul sur le sujet (1 Corinthiens 6,19-20).

V 9 à 13 : l’exercice de la discipline

Quelle doit être la règle suivie par l’Eglise envers ceux qui vivent dans l’inconduite sexuelle ? Elle est simple. L’Eglise doit prendre la décision de couper toute relation avec eux. Parce que les gens du dehors doivent savoir que l’Eglise désapprouve leur façon de vivre, elle doit se distancer clairement d’eux. L’intérêt qui, en toutes choses, doit prévaloir dans l’Eglise n’est pas d’abord celui de ses membres, mais celui de l’honneur de Christ par la qualité du témoignage que Ses disciples Lui rendent dans le monde. L’exercice de la discipline dans l’Eglise ne doit poursuivre que ce but. Il ne peut se justifier hors de lui, si ce n’est pour les fauteurs de troubles ou des causes de faux enseignements (Tite 3,10 ; Galates 1,8-9). Il convient, bien sûr, avant d’en arriver là, de suivre la procédure indiquée par Jésus dans les Evangiles envers celui qui a péché (Matthieu 18,15 à 18). La rupture de relation avec un frère ne peut être que l’aboutissement malheureux de tentatives de le ramener dans le droit chemin qui ont échoué.

Outre l’inconduite sexuelle, Paul liste d’autres péchés qui exigent la même fermeté à leur égard. Tous sont des péchés publics, des fautes de comportement qui portent gravement préjudice au témoignage chrétien. Au même titre que l’inconduite sexuelle, Paul range dans la catégorie des péchés qui exigent la même mesure disciplinaire, l’ivrognerie, l’idolâtrie, le fait de proférer des insultes et la cupidité ou l’avarice. Dans la société matérialiste dans laquelle nous vivons, il est fort peu probable que des chrétiens aient été exclus d’Eglises pour le fait de s’être rendus coupables des deux derniers péchés mentionnés ici. C’est une erreur. Rien, en effet, ne dément autant le témoignage de la générosité de la grâce de Dieu envers nous que l’attitude de celui qui, tout en se disant chrétien, cherche à accaparer des biens pour lui seul.

Si Paul appelle les chrétiens à se séparer de personnes commettant ces péchés dans l’Eglise, il n’en est pas de même pour celles qui, hors d’elle, les pratiquent. Si tel est le cas, dit-il, il nous faudrait sortir du monde, nous en isoler pour vivre en vase clos. Or, telle n’est pas la volonté de Dieu. Comme l’a prié Jésus pour Ses disciples avant de les quitter, nous ne sommes pas hors du monde, mais dans le monde (Jean 17,11). Il ne s’agit donc pas de le fuir, mais de vivre en son sein, préservé du mal qui le domine (Jean 17,15). Il y a bien deux sphères distinctes dans lesquelles le chrétien vit : le monde et l’Eglise. Dans le monde, le chrétien ne peut faire autrement que de côtoyer ceux qui vivent ouvertement dans le péché. Sa mission ici n’est pas de les juger, mais de chercher à les conduire à la repentance et à la foi au Christ. Pour ce qui touche au jugement des pécheurs, cela, rappelle Paul, ne revient qu’à Dieu seul. Dans l’Eglise, à cause de la vie nouvelle reçue, d’autres principes ont cours. Il ne s’agit plus de poursuivre la vie dans les péchés auxquels nous nous adonnions autrefois, mais de se défaire de l’homme ancien et d’apprendre Christ (Ephésiens 4,20 à 24). Il appartient donc aux chrétiens de faire eux-mêmes le ménage dans la maison de Dieu, sans quoi c’est Dieu qui, de façon plus sévère, le fera (cf 1 Corinthiens 11,27 à 32). Que l’amour de Christ et le souci de Sa gloire restent dans l’Eglise la source de tout ce qui y est pratiqué !



[1] Introduction au Nouveau testament : les Lettres de Paul : A.KUEN : Editions Emmaüs 1982

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