lundi 22 mai 2017

1 CORINTHIENS 10

V 1 à 13 : précédents israélites

a. V 1 à 5 : des expériences communes

La pensée qu’a évoquée Paul du risque de la disqualification pour le chrétien n’est pas une pensée personnelle. Elle s’appuie sur de nombreux précédents historiques que relate l’Ancien Testament. Cette disqualification, rappelons-le, ne consiste pas en la perte du salut, mais dans le fait d’être privé de la participation glorieuse aux bénéfices de notre engagement pour lui dans le royaume de Dieu. Tous les Israélites qui sont sortis d’Egypte, rappelle l’apôtre, ont eu part aux mêmes expériences rédemptrices. Tous cependant n’ont pas connu la même fin. Une grande partie ne sont pas entrés dans le pays promis, mais sont morts dans le désert. En évoquant ces épisodes malheureux, Paul veut que nous soyons, en tant que chrétiens, conscients d’une chose : si notre salut est entièrement l’œuvre de Dieu, la mesure de gloire qui nous attend dans les cieux est de notre responsabilité.

Quelles sont les expériences qui, à la sortie d’Egypte, furent communes à tous les Israélites ? Paul en cite deux qui ressemblent fort aux expériences spirituelles communes à tous les enfants de Dieu, nés en Christ :

-          La première touche au baptême que, sous la conduite de Moïse, les Israélites ont vécu dans la nuée et dans la mer Rouge. La chronologie donnée ici par Paul n’est pas donnée au hasard. Elle correspond à la réalité de leur expérience. Les Israélites ont passé au travers de la nuée avant de traverser la mer Rouge. La nuée comme la mer Rouge furent pour chacun d’eux un moment décisif. Alors qu’ils étaient acculés à la mer et en passe d’être rejoints par leurs poursuivants, les Israélites se virent littéralement sauvés par la nuée, une barrière de feu infranchissable par les Egyptiens (Exode 14,19-20). Il en fut de même pour le passage à travers la mer. La nuée disparaissant soudainement, l’armée d’Egypte crut pouvoir rattraper les Israélites en s’engouffrant après eux dans le couloir que Dieu avait ouvert dans la mer. Ce fut pour sa perte qu’elle s’y essaya. Source de salut pour les Israélites, le passage à travers la mer fut le tombeau des Egyptiens (Exode 14,21 à 31).

Comme Paul le fait en associant en un seul baptême les deux passages, il nous faut noter la simultanéité de la double expérience vécue par les Israélites. Les deux récits se suivent dans le livre de l’Exode sans que rien ne se passe entre eux. Cette juxtaposition des deux faits justifie l’affirmation de Paul selon laquelle il y a un seul baptême chrétien, dont celui vécu par les Israélites est le précédent (Ephésiens 4,5). Ce baptême est un baptême en Christ, dans le Saint-Esprit (dont la nuée est le symbole) et dans l’eau (dont le passage dans la mer est le type) (Romains 6,3-5 ; 1 Corinthiens 12,13 ; Actes 2,41), une expérience commune à chaque enfant de Dieu.

-          La seconde touche à la nourriture et au breuvage qui firent vivre les Israélites dans le désert. Tous les matins, sauf le jour du sabbat, les Israélites dans le désert vécurent du miracle quotidien de la manne, une nourriture qui leur était fournie directement du ciel en quantité suffisante (Exode 16). Plus étrange encore, ils s’étanchaient pour leur soif à l’eau provenant d’un mystérieux rocher que Moïse devait frapper et qui les suivait pas à pas dans leurs pérégrinations (Exode 17,6).

Comme il en est du baptême dans la nuée et dans l’eau, les deux récits qui ont trait à ces phénomènes se suivent sans que rien ne s’interpose entre eux dans le livre de l’Exode. Ils témoignent pour le chrétien de la double ressource que représente Christ pour sa vie, fait illustré également par la Cène (Jean 6,55). Oui, Jésus nous le dit Lui-même : les pères dans le désert ont mangé de la manne, ce pain qui leur était donné du ciel. Mais Il est, Lui, le vrai pain qui descend du ciel, le pain de vie qui, seul, peut donner la vie au monde (cf Jean 6,30 à 35). Il est aussi Celui qui, comme le rocher, a été frappé pour nous, de telle manière que, de Ses blessures, sort le remède qui nous guérit. Jésus nous le promet : quiconque boit de l’eau qu’Il nous donne n’aura plus jamais soif. Au contraire, l’eau qu’Il donne devient pour qui la reçoit une source qui jaillit jusque dans la vie éternelle (Jean 4,14).

Qui que nous soyons, enfants de Dieu, nous sommes, comme chacun des Israélites sortis d’Egypte, au bénéfice des mêmes expériences. Aucun de nous, pour une raison ou une autre, ne peut se plaindre d’avoir reçu moins que son frère. La même vie, le même Esprit, la même grâce ont été donnés à chacun. Ils  ne suffiront pas cependant pour que chacun connaisse le même parcours. Alors qu’ils étaient des milliers à avoir été baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer, puis à avoir mangé et bu du don de Dieu dans le désert, la plupart, relève Paul, n’atteignit pas le pays de la promesse. La cause en revient à une seule chose : leur rébellion récurrente à l’égard de Dieu. Or, la même rébellion habite nos cœurs. Prenons exemple de ce qui a causé la chute des Israélites et veillons particulièrement à ne pas les suivre dans leurs voies. Car il se pourrait bien que, comme eux, nous soyons privés de la plénitude qui nous est réservée !

b.  v 6 à 10 : les causes courantes de chute

Au regard du parcours d’Israël dans le désert, Paul relève, parmi d’autres, quatre exemples de chute lourde de conséquences pour le peuple de Dieu. Cet échantillon choisi par l’apôtre ne l’est pas par hasard. Il est représentatif pour le peuple de Dieu de la nouvelle alliance de quatre risques desquels il ferait bien de prendre garde, s’il ne veut pas connaître la même mésaventure que ses aînés israélites dans la foi.

Le premier risque est celui de l’idolâtrie. Alors qu’Israël avait vu la grandeur et la puissance de Dieu se manifester contre l’Egypte et ses dieux, on aurait pu croire qu’il en serait immunisé pour toujours. Il n’en est rien. Moïse absent, il ne faudra pas plus de 40 jours pour que le peuple presse Aaron, son frère, de leur fabriquer « un dieu qui marche devant eux ». Le résultat en sera l’épisode du veau d’or que le peuple célébrera par de grandes réjouissances (Exode 32,1 à 6). L’idolâtrie, qui est la perte de vue de qui est Dieu, est un danger qui guette aussi l’enfant de Dieu. Quand elle se substitue à l’adoration qui est due à Dieu seul, le récit qui nous est fait de l’épisode du veau d’or en témoigne, l’idolâtrie ne se limite pas à des sentiments. Elle engendre immédiatement des comportements coupables, tels que ceux dont firent preuve les Israélites en fêtant leur idole. Or, ce qui se produisit au désert n’est pas sans lien avec le sujet que traite Paul ici. Le premier réflexe des Israélites abusés par leur égarement sera de manger, de boire et de se divertir devant le dieu qu’Aaron avait fabriqué à leur demande. Paul y reviendra plus tard. Mais déjà, par ce qu’il relève au sujet des pères, il en appelle à la conscience des Corinthiens. Quel témoignage à Dieu rend leur participation à un repas, des réjouissances ou une fête pleine d’amusements rendue par leur entourage à des idoles… même si dans leur cœur celle-ci n’a pas de réalité ? Plus qu’à leur liberté, c’est à cette question que ceux-ci feraient bien de réfléchir !

Le second risque est celui de l’inconduite sexuelle. Le fait rapporté par Paul à ce sujet à propos d’Israël n’est là encore pas sans lien avec les Corinthiens. Alors qu’ils étaient à Sittim, face à Jéricho, l’Ecriture rapporte que certains Israélites commencèrent à se livrer à la débauche avec des filles de Moab. Puis, entraînés par elles, ils se laissèrent ensuite inviter aux sacrifices de leurs dieux, en mangeant et en se prosternant devant eux (Nombres 25,1 et 2). La colère de Dieu fut telle envers les coupables, dit Paul, que vingt-trois mille d’entre eux périrent en un seul jour. La prostitution sacrée n’est pas le seul apanage des moabites, dans leurs rites de fertilité liés au culte du dieu Baal. « Sur l’Acrocorinthe, dit encore Alfred Kuen, s’élevait le temple d’Aphrodite. Selon certains auteurs, le temple abritait mille hiérodules consacrées à la prostitution. Selon d’autres, la prostitution sacrée n’aurait eu lieu que lors des grandes fêtes orgiaques d’Aphrodite[1]. » Quoi qu’il en soit, le danger était grand pour les Corinthiens d’imiter ici aussi les Israélites et de pécher de la même manière gravement devant Dieu.

Le troisième risque est celui de l’impatience qui saisit le peuple en cours de route. Oubliant tout ce que Dieu avait déjà fait pour eux, les Israélites manifestèrent à Son égard leur profond mécontentement au sujet de la nourriture, toujours la même, qui était leur lot quotidien. Le résultat de leur colère ne se fit pas attendre. Retirant Sa protection, Dieu les livra à la morsure de serpents venimeux si bien que, là aussi, un grand nombre disparut (Nombres 21,4 à 6). L’enfant de Dieu qui vit dans ce monde ne doit jamais oublier que celui-ci n’est pas sa patrie finale. Ici-bas, nous sommes en chemin vers elle. Les conditions dans lesquelles nous vivons sont temporaires et, à bien des égards, frustrantes. Comme il en fut pour les fils d’Israël, il y a toujours danger pour nous d’attendre de Dieu plus que ce qu’Il nous a promis et qu’Il estime suffisant pour notre pèlerinage. Aussi prenons garde ! La frustration est un mal pernicieux. Elle est la mère de la colère, de la revendication et de la provocation. Elle est un venin mortel qui, une fois entré dans le cœur, tue la vie. Apprenons, pour s’en préserver, la reconnaissance ! Râler contre les circonstances, c’est râler contre le Christ qui en est le maître ! Comptons plutôt les bienfaits de Dieu et considérons tout ce que, depuis le début de notre parcours avec Christ, la grâce de Dieu nous a donné. Nous verrons rapidement que nous n’avons nulle raison de perdre patience et d’être en colère.

Le quatrième risque, proche du précédent, est celui de la révolte, non seulement contre Dieu, mais contre les autorités mandatées par Dieu pour diriger Son peuple (Nombres 17,6). Moïse, désigné pourtant par l’Ecriture comme l’homme le plus humble et le plus patient de la terre (Nombres 12,3), en fera souvent l’expérience. Quand les choses ne se déroulent pas comme prévues, le peuple a besoin, pour se décharger de sa responsabilité, d’un bouc émissaire. Or, il y a pour cela un homme tout trouvé : le dirigeant. Si celui-ci n’est pas parfait, là aussi prenons garde : se dresser contre un serviteur que Dieu a investi dans sa charge, c’est se dresser contre son Maître. S’il a péché et mérite d’être repris, des procédures existent à ce sujet (cf 1 Timothée 5,19-20). Mais veillons sur notre propre cœur, et ne tombons pas, sous prétexte de commodité, dans la facilité de l’accusation d’autrui, à plus forte raison si celui-ci est le berger qui porte le troupeau.

c. V 11 à 13 : conclusion

La comparaison que Paul fait entre le parcours à risque des Israélites sortis d’Egypte et celui du chrétien arraché à la puissance des ténèbres le conduit à une double conclusion :

-          La première touche à la façon avec laquelle le chrétien doit appréhender les récits et le témoignage que rend l’Ancien Testament à la marche d’Israël avec Dieu. Bien que l’Alliance que Dieu ait scellée avec l’Eglise soit nouvelle et différente de celle contractée avec Israël, les textes relatifs à l’histoire vétérotestamentaire du peuple de Dieu gardent leur valeur didactique pour le chrétien. Ils sont pour nous, dit Paul, des exemples destinés à notre instruction. Ils témoignent quelque part du fait que, comme le dit l’Ecclésiaste, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera (Ecclésiaste 1,9). Les expériences et les circonstances diffèrent, mais le Dieu qui a porté dans Sa grâce Israël est le même qui porte l’Eglise, et les causes qui sont à l’origine des chutes d’Israël se retrouvent dans celles qui provoquent les égarements des chrétiens.

« Comment franchir le pas qui mène de notre étude du monde de la foi et de la société d’Israël au monde de notre propre contexte, et que peut-on emporter avec soi dans le franchissement, questionne Christopher J.H Wright ?... La manière qui me semble la plus prometteuse est celle qui consiste à considérer la société et les lois d’Israël comme un paradigme. Un paradigme est un modèle, ou un schéma, qui permet d’expliquer ou de critiquer de nombreuses situations différentes par le moyen d’un concept unique, ou d’un ensemble de principes directeurs. Pour utiliser un paradigme, il faut travailler par analogie, sur la base d’une réalité spécifique connue (le paradigme), en direction d’un contexte plus large, ou différent, dans lequel se trouvent des problèmes à résoudre ou des réponses à trouver, ou des choix à faire. Un paradigme peut aussi fournir des critères permettant d’évaluer, ou de critiquer, un ensemble de circonstances ou de propositions, de façon positive ou négative. Le paradigme peut fonctionner de façon descriptive, prescriptive ou critique.[2] »

Non, l’Ancien Testament n’est pas caduc pour le chrétien. Il était d’ailleurs, au temps de Jésus et des apôtres, la seule Bible qu’ils lisaient. Inspirons-nous des leçons qui s’y trouvent ! Et veillons sur nous, car nous ne sommes pas plus forts que nos prédécesseurs dans la foi. Ne nous abusons pas nous-mêmes ! Seule la mise en pratique de la Parole a le pouvoir de nous garder de la chute (Jacques 1,22 à 25) !

-          La seconde est que, quelle que soit l’épreuve ou la tentation à laquelle nous sommes confrontés, celle-ci n’est jamais au-delà de nos forces. Il y va ici de l’honneur de Dieu et de la fiabilité de Ses promesses et de Sa fidélité envers le croyant. Personne donc de ceux qui désobéissent à Dieu ne peut prétexter qu’il ne pouvait faire autrement. Le dire, c’est prétendre que Dieu nous ait placés dans une situation qui était une impasse. Or, une telle chose est impossible. Avec l’épreuve ou la tentation, dit Paul, Dieu ménage toujours une issue pour que nous puissions la supporter. Abraham, appelé à offrir son fils Isaac en sacrifice, ou Joseph, sollicité à l’infidélité par la femme de Potiphar, peuvent en témoigner. Avec l’épreuve est aussi prévu le moyen du support et le moment de la délivrance.

V 14 à 22 : communier avec Dieu, non avec les démons

Arrivé à la fin du développement de sa réponse à la question posée par les Corinthiens à propos de leur participation à des repas ou des festivités dans lesquels ils seraient invités à manger des viandes sacrifiées aux idoles, Paul en appelle au bon sens et à la lucidité. Non, les idoles devant lesquelles les païens se prosternent n’ont pas de consistance réelle. Elles ne sont, comme le montrait déjà Esaïe avec ironie, que du bois et de la pierre (Esaïe 40,19-20 ; 41,6-7). Par contre, les puissances qui sont à l’origine de l’égarement des païens existent, quant à elles, bel et bien. Participer à un repas dans lequel des viandes sont sacrifiées à des idoles, c’est courir le risque spirituel d’entrer en communion avec des démons. Or, le chrétien n’est pas appelé à une telle communion.

Si les païens ont leur table autour de laquelle ils communient avec les puissances mauvaises, le Seigneur a pour Son peuple une autre table. C’est la table du repas du souvenir, moment au cours duquel le peuple de Dieu, racheté par Christ, se souvient de Son corps brisé et de Son sang versé. Comme il en est pour les païens avec les démons lors de leurs festivités cultuelles, la participation au repas du Seigneur n’a pas qu’un caractère formel ou traditionnel. Elle est un acte qui témoigne de notre pleine adhésion dans la foi au Christ pour notre salut. Le repas du Seigneur auquel nous assistons ensemble est un repas de communion réelle avec Lui. C’est le moment particulier au cours duquel le peuple de Dieu se rassemble et célèbre son unité en Christ et avec Lui, sur la base de Son œuvre de rédemption. En buvant la même coupe et en partageant le même pain, nous signifions devant le monde et les puissances mauvaises que, rachetés, nous faisons désormais partie de la famille de Dieu.

Si elle appelle à des recommandations pratiques (ce à quoi Paul va venir), la question soulevée par les Corinthiens relève d’abord du domaine spirituel. Chacun doit en être conscient : il n’y a rien de neutre dans ce que nous faisons, dès le moment où s’y trouve incluse une dimension verticale. La participation des Israélites à l’absorption des viandes des sacrifices offerts sur l’autel était considérée comme un acte de communion avec le culte rendu à ce moment-là. Il en est ainsi dans tous les lieux où une pratique de même nature se fait. Personne ne peut innocemment participer à un repas d’ordre cultuel sans en être affecté sur le plan spirituel. Paul le dira avec gravité un peu plus loin au sujet de la Cène : qui mange et boit lors de ce repas sans discerner le corps du seigneur (sans comprendre la signification de ce qui se fait ici et ses implications pour sa vie), mange et boit un jugement contre lui-même (1 Corinthiens 11,29). Soyons donc sages, sobres, prudents et avisés. Travaillons à ce que rien ne nous sépare de Dieu et jette un voile de ténèbres sur notre vie ! Il n’y a pas plus grande offense à Dieu que l’idolâtrie ! Voulons-nous, demande Paul, provoquer la jalousie du Seigneur, Son courroux pour cause d’infidélité de notre part ? Nous pensons-nous plus forts que Lui ? Souvenons-nous que Sa bonté seule est à l’origine de notre salut, que celle-ci nous est librement consentie ! Ne la profanons pas, mais craignons plutôt qu’Il ne nous la retire (cf  Psaume 130,4) !

V 23 à 33 : directives pratiques

En conclusion dernière à la question posée par les Corinthiens, quelle réponse pratique lui donner ? Quel usage le chrétien peut-il faire de sa liberté ? Pour y répondre, Paul fournit à ses frères trois critères par lesquels ils pourront aiguillonner leur positionnement :

1er critère : celui de l’utilité

Rien, dit Paul, n’est interdit en soi. Tout est ouvert, permis au chrétien. Parmi les options qui s’ouvrent à lui, toutes, cependant, ne se valent pas. Certaines seront bénéfiques à sa vie avec Dieu, d’autres ne lui apporteront rien. Certaines seront constructives, elles auront valeur d’exemple et édifieront les autres. A l’inverse, d’autres ne feront que satisfaire l’égo du chrétien, pas plus. L’enfant de Dieu ne s’appartient plus. Il est à Dieu, mais aussi à ses frères. Aussi, c’est en fonction de cette double appartenance qu’il doit désormais user de sa liberté. Dans ses choix, le « Il » de Dieu et le « Tu » de ses frères doit avoir priorité sur le « Je » de l’égo. Paul a déjà traité du sujet ailleurs, lorsqu’il aborde le thème des forts et des faibles dans l’Eglise. « Poursuivons, dira-t-il, ce qui contribue à la paix et ce qui est constructif pour autrui (Romains 14,9). » Qui ne pense qu’à lui-même dans la façon dont il use de sa liberté ne fait pas preuve d’esprit chrétien.

2ème critère : celui de la conscience

Ici encore, Paul ne pense pas d’abord à la conscience du chrétien, mais à celle de ceux qui le voient agir, en particulier les incroyants. Lorsqu’il n’est que face à lui-même, le chrétien ne doit pas laisser sa liberté être entravée par de faux motifs de conscience. Dans le cas des Corinthiens, cela signifie que si ceux-ci vont au marché, ils peuvent acheter sans scrupule toutes les viandes qui y sont vendues, y comprises celles qui ont pu être sacrifiées aux idoles. Hors du lieu de culte où elles ont été offertes, elles sont comme les autres : de la viande. Elles ne portent sur elles aucune trace maléfique de l’utilisation qui en a été faite ou du lieu où elles sont passées. Comme tout ce qui se trouve sur la terre, elles entrent dans la catégorie des choses que Dieu a créées et qu’Il a mises à disposition de l’homme pour sa nourriture ou son bien.

Si les chrétiens d’aujourd’hui ne sont plus confrontés aux mêmes situations que les Corinthiens (du moins en Occident), le cas pratique traité ici par Paul a valeur de jurisprudence pour des situations similaires. Prenons le cas du jeu de cartes. Parce qu’il est l’outil qu’utilisent certains voyants, il est arrivé que des chrétiens, par motif de conscience, refusent catégoriquement d’en jouer. Selon la logique de Paul, une telle attitude relève de l’extrémisme. Le chrétien peut sans complexe jouer aux cartes : il ne pèche pas en le faisant. Il n’y a rien sur ces bouts de carton qui relève d’un danger pour la vie spirituelle du croyant… si ce n’est celui que pourrait imaginer faussement celui-ci.

Autre situation est celle dans laquelle se trouve un chrétien lorsqu’il est invité chez un non-croyant. Si celui-ci n’évoque rien de l’origine des plats qui lui sont présentés, là aussi le croyant n’a pas à avoir de scrupule. Il peut manger de tout ce qu’on lui présente. Si, par contre, l’incroyant précise au chrétien que les viandes qu’il lui présente proviennent de sacrifices offerts à des idoles, il est préférable à celui-ci de s’en abstenir. Le motif de conscience qui le pousse à agir de la sorte n’est pas lié à la sienne, mais à celle de son hôte. En effet, en voyant le chrétien manger sans scrupule cette viande, l’incroyant peut en tirer de fausses conclusions. Il peut se dire que celui-ci n’est pas conséquent avec ce qu’il dit croire au sujet du Christ, seul médiateur entre Dieu et les hommes, ou penser que le Christ dont il parle n’est finalement qu’un dieu comme les autres. Le message que le chrétien fait passer auprès de l’incroyant en s’abstenant de manger la viande qui lui est proposée ici (c’est là tout l’enjeu de l’attitude adoptée), est plus clair que dans le cas inverse : il a donc atteint son objectif.

3ème critère : la gloire de Dieu

Le dernier critère que Paul mentionne est la clé, l’élément décisif de la position que doit adopter le chrétien en toute situation. La liberté dont use le chrétien donne-t-elle gloire à Dieu ou non ? Sert-elle au témoignage que celui-ci veut rendre à son Seigneur ou lui nuit-il ? S’il est invité chez le non-croyant, le chrétien doit pouvoir, si ce n’est publiquement au moins dans son cœur, rendre grâces à son Dieu pour la nourriture qui lui est servie. S’il ne peut le faire à cause de ce que son hôte lui a dit à son sujet, il s’en abstiendra. Même s’il court le risque de lui déplaire, il aura cependant témoigné du fait que son allégeance à Dieu a prééminence sur tout dans son comportement. Or c’est ici, ne l’oublions pas, le but premier de la vie du chrétien, en privé ou dans sa dimension sociale.

Viser de tout faire pour la gloire de Dieu, c’est travailler à ce que l’usage que l’on fait de sa liberté ne soit une pierre d’achoppement pour personne en vue de son salut. Si ma libre façon d’agir en société crée de la confusion par rapport au témoignage que je suis appelé à rendre sur Christ à mon prochain, je peux me défendre comme je le veux : j’ai fait un usage nuisible de ma liberté. En la circonstance, je n’ai pas servi Christ, mais mon intérêt. Plus que de notre liberté, soyons conscients en société de la façon avec laquelle les autres, selon leur culture, vont interpréter nos actes. La grille de lecture par laquelle ils traduisent ce qu’ils voient, selon l’arrière-plan qui les a façonnés, n’est pas la même que la nôtre. Or, c’est celle-ci, plus que la sienne, conclut Paul, que le chrétien doit prendre en compte dans le souci qu’il a de rendre gloire à son Dieu auprès d’eux.



[1] Introduction au Nouveau Testament, Les Lettes de Paul, Alfred Kuen, Editions Emmaüs
[2] L’éthique de l’Ancien Testament : Christopher J. H. Wright : Editions Excelsis

jeudi 4 mai 2017

1 CORINTHIENS 9

V 1 à 18 : la liberté de Paul

Il n’est pas dans l’habitude de l’apôtre Paul d’enseigner quelque chose aux autres qui ne soit une pratique dans sa vie. En tant qu’apôtre, Paul n’a rien à envier à ceux qui, avec lui, portent aussi ce titre. Comme eux, il a vu de ses propres yeux le Christ ressuscité. Les nombreuses Eglises qu’il a implantées sont la signature divine qui atteste la crédibilité de son apostolat. Si pour d’autres, le ministère qu’il revendique peut être contesté, il ne le saurait pour les Corinthiens qui sont venus à la vie par son entremise. Paul est donc un apôtre, au même titre que le sont, par exemple, Pierre ou Jean.

En tant que tel, Paul affirme qu’il lui serait tout à fait légitime de revendiquer pour lui les mêmes privilèges dont usent ses frères dans l’apostolat. Qui connait Pierre, Jacques et Jean ne s’étonne nullement, par exemple, de les voir pratiquer leur ministère à plein temps et être soutenus pour leurs besoins quotidiens par des frères et sœurs en Christ. De même, personne parmi les croyants ne trouve étrange que les épouses des autres apôtres les accompagnent dans leurs pérégrinations. Or, il se trouve qu’il y ait parmi les détracteurs de Paul des gens qui, pour des raisons inconnues, lui contestent ces droits. Comme s’il était anormal, dit Paul, qu’un vigneron ne puisse goûter au fruit de la vigne qu’il a plantée et pour laquelle il a travaillé, ou un berger de se nourrir du lait des brebis du troupeau sur qui il veille jour et nuit. Un seul soldat engagé dans une armée, questionne Paul, l’est-il à ses propres frais ? Pourquoi ce qui est perçu comme légitime pour d’autres qui sont comme lui, ou pour toute autre vocation, ne le serait-il pas pour Paul, apôtre du Christ ?

Si Paul use en premier d’arguments qui relèvent de la logique humaine, il sait que ceux-ci ne constituent en rien une preuve d’autorité pour ce qu’il cherche à défendre. Aussi, quittant le domaine naturel, c’est à l’Ecriture qu’il fait maintenant appel pour la justification de ce qu’il a à dire au sujet de ses droits d’apôtre. S’il y a bien, en effet, quelque chose qui soit coutumier à la Parole de Dieu en ce qui concerne la notion de travail, c’est celle de la rétribution. Tout travailleur quel qu’il soit, et quel que soit le domaine d’activité dans lequel il œuvre, mérite un salaire. Ainsi, dit Paul citant Moïse, Dieu a-t-il prescrit que le bœuf qui foule le grain ne soit pas muselé, mais que tout en labourant, il puisse profiter du fruit de son labeur (Deutéronome 25,4). Le souci de Dieu pour l’animal ne le concerne pas lui seul, mais il a une portée didactique. Si un tel principe est énoncé dans l’Ecriture à propos d’un bœuf, à plus forte raison s’applique-t-il aux ouvriers qui œuvrent  dans le champ de Dieu. Tout laboureur fait son travail porté par une espérance : celle de voir le grain qu’il sème germer, puis mûrir pour être récolté et y avoir part. Si donc, en tant qu’apôtre, Paul a semé avec abondance parmi les non-juifs les biens spirituels, il n’y a rien d’étrange à ce qu’il moissonne parmi eux quelque bien matériel.

Bien que nous soyons sauvés par la grâce de Dieu seule, Celui-ci, dit la Bible, n'est pas injuste pour oublier l'œuvre que Ses ouvriers font pour Lui et l'amour dont ils font preuve dans leur service (Hébreux 6,10). Notre foi en Dieu inclut non seulement l’idée que Dieu existe, mais qu’Il est aussi le rémunérateur de ceux qui Le cherchent (Hébreux 11,6). Notre partenariat avec Dieu dans ce monde est construit sur la base d’un salaire participatif. Dieu est le maître d’œuvre de l’entreprise dans laquelle nous sommes engagés avec Lui. Mais, dans Sa volonté bienveillante, Il a fait de nous des actionnaires appelés par Sa grâce à avoir notre part de bénéfices selon le degré d’investissement qui aura été le nôtre envers Lui. Il n’y a donc rien d’anormal à ce que, comme c’était le cas pour les fils d’Aaron ou les Lévites dans l’Ancienne Alliance (Lévitique 7,28 à 36), ceux qui ont consacré leurs vies à l’annonce de l’Evangile de la grâce de Dieu vivent des fruits que cette grâce a produite dans les vies.

Si Paul tient ce raisonnement, n’y voyons pas de sa part une tentative de revendication en vue d’une reconnaissance par les autres de ses droits. Bien au contraire ! Dans son désir de ne pas faire obstacle au caractère totalement gratuit de l’Evangile, Paul témoigne, en tant que messager de celui-ci, qu’il a toujours refusé de faire usage de ce droit. Par souci de probité, il a préféré privilégier l’intérêt supérieur de l’Evangile plutôt que le sien. Paul aurait pu, comme ceux qui mangent des viandes sacrifiées aux idoles, faire usage de sa liberté d’apôtre de l’Evangile en vivant des fruits de la récolte de Son œuvre. Il a choisi plutôt d’y renoncer, illustrant par-là la voie que devrait aussi emprunter ceux qui revendiquent le droit d’user de leur liberté à ce sujet. Ce renoncement auquel Paul a consenti n’est pas pour lui un sujet de tristesse. A l’inverse, il est, dit-il, un sujet de fierté que, devant Dieu et les hommes, personne ne pourra lui ôter.

S’il n’y a rien d’étrange à ce qu’un serviteur de Dieu soit rétribué pour son service, le propos de Paul comporte une vive mise en garde à l’égard de ceux qui, par ce moyen, chercheraient à s’enrichir sur le plan personnel. L’Evangile de Jésus-Christ n’a rien à voir avec celui de la prospérité, thème majeur de ceux qui, sous couvert de la grâce, servent l’Argent plus que Dieu. « Le véritable Evangile, rappelle John Piper, est tourné vers les richesses du ciel, non celles de la terre[1]. » Aussi, son héraut doit-il faire tout ce qui est en son pouvoir pour le démontrer. Il n’y a peut-être rien de plus scandaleux dans ce monde que de dénaturer le caractère gratuit et gracieux de l’Evangile par l’exploitation financière de la crédulité de ceux qui y viennent. A ceux-ci, il nous faut adresser la même parole que celle de Pierre à l’égard de Simon le magicien qui voulait monnayer auprès d’eux le pouvoir de donner l’Esprit. « Que ton argent, lui dit l’apôtre, se perde avec toi… Il n’y a pour toi ni part ni lot dans cette affaire, car ton cœur n’est pas droit devant Dieu. Reviens donc de ta pensée mauvaise et prie le Seigneur que l’intention de ton cœur te soit pardonnée, si cela est possible ; car je vois que tu es en proie à l’amertume du fiel et aux liens de l’injustice (Actes 8,20 à 23). »

En guise de conclusion à son argumentaire, Paul tient à ce que dans l’esprit de chacun la vérité des choses soit précisée. Pour ce qui concerne sa mission d’annoncer l’Evangile, Paul n’a aucun sujet de fierté personnelle à y retirer. Cette mission est une nécessité que Dieu lui a imposée. Elle est un devoir auquel il ne peut se soustraire que pour son malheur. Car c’est précisément pour ce but que Dieu a sauvé Paul et l’a appelé à son service (Actes 9,15). Sa fierté dans l’accomplissement de ce mandat n’est pas de le remplir, mais de le faire gratuitement, c’est-à-dire, en refusant tous les avantages matériels personnels qu’il pourrait y retirer. Pour autant, l’apôtre tient à rassurer ses lecteurs. Le ministère qu’il remplit n’est pas sans retour. Il y a pour celui qui annonce l’Evangile avec passion une rétribution qui vaut plus que tout : c’est celle de la joie que Dieu donne dans le service rendu. Ce salaire qui ne peut se compter est irremplaçable. Que le sujet de fierté de Paul soit aussi le nôtre ! Que chacun sache que notre vraie richesse dans le service est l’Evangile lui-même ! Tout le reste nous est donné par-dessus, mais ne saurait rivaliser avec la perle précieuse de la Bonne Nouvelle elle-même !

V 19 à 23 : illustration pratique

Que signifie réellement, en tant que disciple et serviteur de Christ, le fait de renoncer à ses droits ? Paul va l’illustrer par l’exemple de sa propre vie. Renoncer à ses droits, c’est, dit Paul, faire le choix volontaire de ne pas faire prévaloir sa liberté pour rejoindre l’autre dans ce qu’il est, en vue d’un intérêt qui nous dépasse. En tant que personne, Paul rappelle qu’il est une personne libre. Il ne doit fondamentalement rien à personne. Personne ne peut donc lui imposer de se comporter de telle ou telle manière envers lui, comme si Paul lui était redevable de quelque chose. Mais Paul ne vit pas pour lui-même. Ce qui est devant lui, l’intérêt qui prime pour sa vie est de gagner le plus grand nombre d’âmes pour Christ. Pour se faire, Paul est prêt à faire une chose. Parce que la meilleure façon d’atteindre les autres est de les aimer et de les rejoindre là où ils sont, Paul va renoncer à sa liberté pour se rendre le serviteur de tous. A l’exemple de son Maître, il va choisir de se dépouiller de tout ce qui n’est pas essentiel dans son état pour privilégier une seule chose : se faire tout à tous pour en sauver de toutes manières quelques-uns.

Comment le choix de privilégier le but qu’il poursuit aux dépens de sa liberté personnelle s’est-il concrètement traduit dans le comportement de Paul et son approche des différents publics qu’il désirait atteindre avec l’Evangile ? Il nous le détaille ici. Avec les Juifs, Paul a mis en avant sa judéité. Sa judéité n’était plus son identité fondamentale, mais elle en faisait tout de même partie, comme il le rappelle ailleurs (Philippiens 3,5-6). Parce que cet élément de la vie de Paul pouvait lui servir pour gagner les Juifs au salut qui leur était destiné, Dieu a fait le choix, en présence des Juifs, de s’appuyer sur lui pour atteindre le but qui était sur son cœur. Partout, il a suivi ensuite le même schéma pour atteindre et gagner pour le salut ceux que Dieu plaçait devant lui. Avec ceux qui étaient des pratiquants de la loi et de ses ordonnances, Paul se conduisait comme tel. Il respectait le sabbat, faisait ses ablutions, payait la dîme de ses revenus… bien qu’il soit tout à fait libre en Christ de ne pas le faire. Ainsi, Paul travaillait à ce que, dans la forme et son comportement extérieur, rien n’empêche les Juifs orthodoxes d’entendre et de recevoir le témoignage qu’il voulait rendre à Christ. Avec ceux qui ne vivaient pas sous la loi (les païens), Paul délaissait délibérément les pratiques religieuses liées à son identité juive naturelle. Il tenait à leur faire passer l’idée que la foi en Christ n’exigeait pas de leur part la nécessité de devenir un judaïsant. Outre les questions qui touchent à l’identité de ses interlocuteurs, Paul fera l’effort, dans sa volonté farouche de gagner des âmes à Christ, de s’adapter à la sensibilité de leur conscience. Si le fait de participer à un repas, où étaient présentées des viandes sacrifiées aux idoles, pouvait heurter, il choisira, bien qu’il soit libre de les consommer, de le faire. Dans son zèle pour l’Evangile, Paul a su identifier ce qui, dans sa culture, était primordial de ce qui ne l’était pas. Quelle que soit l’importance qu’aient eu dans le passé (ou qu’aient encore dans son présent) les éléments humains ou sociaux attachés à son identité, Paul donnait la priorité aux personnes qu’il voulait gagner à l’Evangile sur tout le reste.

Au regard de la façon d’agir de Paul, certains, qui étaient mal intentionnés à son égard, l’ont peut-être accusé d’opportunisme. La capacité d’adaptation de l’apôtre au public qu’il cherche à atteindre n’a cependant rien à voir avec cela. L’opportuniste n’est pas quelqu’un de fiable. C’est une girouette qui tourne sa veste au gré des vents qui lui sont favorables. Telle n’a jamais été l’attitude de l’apôtre. La capacité d’adaptation de Paul à ses interlocuteurs ne se portera jamais sur le fond de son message. Elle ne concernera toujours que des éléments formels de comportement selon le contexte dans lequel il se trouvera. Paul fera ce que la sagesse commande à tous ceux qui, par exemple, quittent leur propre culture pour s’intégrer à une autre, différente de la leur. Il restera lui-même tout en témoignant de la valeur qu’a à ses yeux la personne qu’il veut conquérir. Que sa démarche, à l’image de celle de Christ, nous inspire dans notre volonté d’atteindre tous ceux qui, différents de nous, vivent à nos côtés !

Au-delà de son propre exemple, la façon d'agir de Paul est paradigmatique de la manière selon laquelle, dans tous les siècles, l’Evangile est entré dans les cultures diverses qui composent l’humanité. Alors que certaines religions, tel l’Islam, imposent une refonte complète de la culture de ceux qui y adhèrent, l’Evangile ne la détruit pas, mais la sublime en l’épurant de ce qui résulte du péché. A l’exemple d’Hudson Taylor qui s’est fait chinois pour atteindre les chinois, c’est au porteur de l’Evangile d’être prêt à renoncer à ce qui, dans sa propre culture, pourrait représenter un obstacle à l’écoute de son message par ceux qu’il veut gagner. Les choses vont toujours dans ce sens, jamais dans celui qui lui est contraire. La mission qui imposerait à ceux qui viennent à l’Evangile de devenir les parias de leur propre culture ne remplit pas son rôle, mais en fausse le but et le sens. Le visage de l’Eglise dans l’éternité ne sera pas uniforme. Il sera celui que montrent les Eglises aujourd’hui dans leur propre culture, « car, dit Etienne Omnès, les Eglises d’aujourd’hui sont les nations de demain.[2] »

V 24 à 27 : courir pour remporter le prix

Qu’est-ce qui, dans la vie, fait courir Paul ? Pour le dire, l’apôtre utilise une métaphore bien connue dans la culture grecque, celle de l’athlète. Tous les efforts que fournit l’athlète, toute la discipline qu’il s’impose tout au long de ses jours, dit Paul, ne visent qu’une seule chose : finir sa course en vainqueur pour être couronné. La couronne de l’athlète est une chose pourtant bien éphémère. Pour autant, l’athlète estime que la gloire passagère dont elle est l’objet vaut bien tous les efforts et les sacrifices qu’elle exige.

Il n’y a pas de honte pour le chrétien de viser la gloire. Dieu Lui-même nous y invite : il a en vue pour chacun de Ses élus une participation au bénéfice de l’avancement de Son royaume. C’est pourquoi, dit Paul, je fais tout à cause de la bonne nouvelle pour y avoir part (v 23). Si, motivé par une gloire passagère, le sportif est prêt à s’imposer toute espèce de discipline en vue de la couronne corruptible qu’il va recevoir, à combien plus forte raison devrait-il en être de même pour le coureur de la foi. Aussi, Paul ne se ménage-t-il pas ! Porté par la vision de la rétribution céleste et glorieuse qui l’attend, il est prêt à toutes les violences contre lui-même. Son corps, autrefois instrument du péché (Romains 6,6), est le lieu où s’exercent toutes les passions qui entraînent l’homme à la servitude. Aussi, Paul le tient-il assujetti. Il travaille à ce que rien dans sa vie n’alourdisse sa marche avec Dieu et, dira-t-il ailleurs, ne lui ravisse le prix de la vocation céleste à laquelle il a été appelé (Philippiens 3,13-14).

Le témoignage de Paul nous interroge sur la vision que nous avons de notre vie avec Dieu ? Dans quelle mesure sommes-nous pénétrés comme lui par la perspective de la gloire que Dieu a en réserve pour nous ? Notre faiblesse dans le combat contre le péché, la tiédeur, le manque de maîtrise de soi n’est-il pas le fait de la perte de vue de la finalité de notre vie ? Ce n’est que subjugués par les choses d’en-haut que nous renoncerons avec joie à celles d’ici-bas !

mercredi 3 mai 2017

1 CORINTHIENS 8

V 1 à 13 : questions sur les viandes sacrifiées aux idoles

Après celles liées au mariage et au célibat, Paul s’attache ici à répondre à une autre question qui faisait litige parmi les Corinthiens. Cette question touchait à la liberté de conscience dont usaient certains par rapport à d’autres qui y voyaient une faute. Le fait de traiter un tel sujet si longuement dans cette épître témoigne de la difficulté qu’il peut y avoir à faire cohabiter dans une assemblée des chrétiens de culture ou de sensibilités différentes à propos de questions qui relèvent de cet ordre. Quelle réponse apporter à ces dilemmes ? Faut-il donner raison aux uns contre les autres ? Quel chemin suivre pour que chacun y trouve finalement son compte ? C’est ce à quoi Paul va tenter ici de répondre.

La question qui pose problème est celle des viandes sacrifiées aux idoles. Pour nous qui ne sommes plus confrontés au paganisme, le sujet peut sembler caduc. C’est une erreur de le penser. Car d’autres questions liées à la culture de notre siècle peuvent poser les mêmes problèmes dans nos églises et diviser en partis ceux qui se prononcent sur elles. Ce n’est pas temps perdu de s’intéresser à la façon dont Paul répond ici à la question spécifique posée par les Corinthiens. Sa manière de traiter en profondeur le sujet nous aidera à trouver la bonne approche quant au procédé à suivre pour traiter les sujets culturels polémiques de notre temps.

Des chrétiens peuvent-ils participer à un repas dans lequel sont proposées des viandes qui, auparavant, ont servi à des sacrifices offerts à des idoles ? Ont-ils la liberté même d’en acheter sur le marché où elles étaient vendues pour la consommation ? Pour certains, le faire, c’était se rendre complice du culte pour lequel ces viandes ont servi. Pour d’autres, la viande reste de la viande. Quelle qu’ait été l’usage qui en a été faite avant qu’elle ne soit vendue, il n’y a rien de malsain au fait d’en consommer. Dans sa réponse, Paul ne va répondre ni oui ni non. Il va déplacer le débat sur les vraies questions que soulève le sujet : celles qui touchent à la relation avec Dieu d’abord, puis à la relation entre frères et sœurs en Christ ensuite.

En ce qui concerne la relation avec Dieu, Paul part du présupposé, qu’éclairés par le Saint-Esprit sur la réalité, tous les chrétiens ont une juste connaissance de ce qui est vrai et faux. Si certains dans le monde croient qu’il existe plusieurs divinités, pour l’enfant de Dieu cela n’est pas le cas. Le crédo chrétien affirme, en accord avec toute l’Ecriture, qu’il n’y a dans le ciel qu’un seul Dieu, le Créateur de qui tout vient et pour qui tout vit, et un seul Seigneur, Jésus-Christ par qui tout existe et tout subsiste. Si l’on juge de la question posée par les Corinthiens sur cet unique plan, le chrétien n’a pas à se poser de problème de conscience quant à l’utilisation qu’il peut faire pour sa propre consommation de viandes qui auraient été sacrifiées à des idoles. Celles-ci ne correspondant à aucune réalité, il n’y a pas de faute commise à l’égard de Dieu par le disciple de Jésus dans le simple acte de les manger. Pour autant, le fait d’avoir raison sur le plan de la connaissance ne suffit pas à le lui donner sur le plan de la pratique. Car, outre la connaissance, un autre facteur plus déterminant doit être pris en compte dans la résolution de la question : celui de l’amour.

La connaissance et l’amour sont, dans toute question culturelle polémique, les deux critères majeurs qui doivent être pris en compte. Des deux cependant, l’amour est le plus important. La cause en est dans les effets que l’un et l’autre produisent dans les vies. Car, dit Paul, tandis que le fait d’avoir raison gonfle d’orgueil, le fait d’agir avec justesse dans l’amour édifie. En accord avec la connaissance qu’ils avaient de Dieu, les Corinthiens qui avaient la liberté de manger des viandes sacrifiées aux idoles ne péchaient pas. Ils pouvaient cependant commettre une faute à l’égard de l’amour si leur liberté prêtait à confusion pour des frères plus faibles, moins affermis qu’eux dans la connaissance. Car, dit Paul, même si, en Christ, nous sommes devenus de nouvelles créatures, certaines habitudes culturelles tenaces peuvent subsister dans les vies. Quand, pendant des décennies peut-être, on a pratiqué certaines choses sur la base de certaines croyances, il n’est pas si aisé dans sa conscience de s’en débarrasser comme si elles n’étaient rien.

Que faire donc pour ne pas choquer ? Deux choses ! En ce qui concerne la connaissance, il ne faut pas cesser de dire et de redire ce qui est vrai sur le plan spirituel. C’est par la connaissance de la vérité que le mensonge perd sa force et son pouvoir de fascination dans la vie du chrétien. En ce qui concerne l’amour, privilégier le bien du frère plutôt que notre liberté. Si le fait, pour un chrétien de Corinthe, de voir son frère plus avancé dans la foi assis dans un temple consacré à des idoles pour manger de la viande qui leur a été consacrée, peut prêter à confusion, mieux vaut pour ce dernier s’en abstenir. Après tout, manger ou non de cette viande ne changera rien pour lui à sa vie avec Dieu. Cela peut, par contre, affecter celle de son frère qui y trouve là une confusion des genres préjudiciable. Outre ce trouble, Paul invite également les chrétiens à ne pas minimiser la capacité d’influence qu’exercent les chrétiens mûrs sur ceux qui ne le sont pas encore. Par imitation, le chrétien faible peut épouser dans les actes la liberté du chrétien fort, alors qu’intérieurement celle-ci ne correspond pas à la réalité de sa foi. La conséquence en sera que, par défaut d’amour, la connaissance du frère le plus fort aura nui à la vie du frère plus faible pour lequel le Christ est mort en vue de sa rédemption.


Que conclure ? Que dans le cadre de la communion fraternelle, la liberté, qui consiste essentiellement en la défense de ses droits, ne prévaut pas sur l’amour. Aimer, c’est essentiellement d’abord renoncer à soi, à ses droits en vue du bien et de l’édification de l’autre. Si cette règle prioritaire est appliquée partout, nul doute que de nombreux litiges se résoudront rapidement. Il se peut que l’abstinence au sujet de certaines choses ne soit pas mon choix personnel. Il peut le devenir par contre au regard de l’amour. Si nous agissons ainsi, nous ne perdrons rien, car c’est notre frère que nous aurons gagné !