jeudi 4 mai 2017

1 CORINTHIENS 9

V 1 à 18 : la liberté de Paul

Il n’est pas dans l’habitude de l’apôtre Paul d’enseigner quelque chose aux autres qui ne soit une pratique dans sa vie. En tant qu’apôtre, Paul n’a rien à envier à ceux qui, avec lui, portent aussi ce titre. Comme eux, il a vu de ses propres yeux le Christ ressuscité. Les nombreuses Eglises qu’il a implantées sont la signature divine qui atteste la crédibilité de son apostolat. Si pour d’autres, le ministère qu’il revendique peut être contesté, il ne le saurait pour les Corinthiens qui sont venus à la vie par son entremise. Paul est donc un apôtre, au même titre que le sont, par exemple, Pierre ou Jean.

En tant que tel, Paul affirme qu’il lui serait tout à fait légitime de revendiquer pour lui les mêmes privilèges dont usent ses frères dans l’apostolat. Qui connait Pierre, Jacques et Jean ne s’étonne nullement, par exemple, de les voir pratiquer leur ministère à plein temps et être soutenus pour leurs besoins quotidiens par des frères et sœurs en Christ. De même, personne parmi les croyants ne trouve étrange que les épouses des autres apôtres les accompagnent dans leurs pérégrinations. Or, il se trouve qu’il y ait parmi les détracteurs de Paul des gens qui, pour des raisons inconnues, lui contestent ces droits. Comme s’il était anormal, dit Paul, qu’un vigneron ne puisse goûter au fruit de la vigne qu’il a plantée et pour laquelle il a travaillé, ou un berger de se nourrir du lait des brebis du troupeau sur qui il veille jour et nuit. Un seul soldat engagé dans une armée, questionne Paul, l’est-il à ses propres frais ? Pourquoi ce qui est perçu comme légitime pour d’autres qui sont comme lui, ou pour toute autre vocation, ne le serait-il pas pour Paul, apôtre du Christ ?

Si Paul use en premier d’arguments qui relèvent de la logique humaine, il sait que ceux-ci ne constituent en rien une preuve d’autorité pour ce qu’il cherche à défendre. Aussi, quittant le domaine naturel, c’est à l’Ecriture qu’il fait maintenant appel pour la justification de ce qu’il a à dire au sujet de ses droits d’apôtre. S’il y a bien, en effet, quelque chose qui soit coutumier à la Parole de Dieu en ce qui concerne la notion de travail, c’est celle de la rétribution. Tout travailleur quel qu’il soit, et quel que soit le domaine d’activité dans lequel il œuvre, mérite un salaire. Ainsi, dit Paul citant Moïse, Dieu a-t-il prescrit que le bœuf qui foule le grain ne soit pas muselé, mais que tout en labourant, il puisse profiter du fruit de son labeur (Deutéronome 25,4). Le souci de Dieu pour l’animal ne le concerne pas lui seul, mais il a une portée didactique. Si un tel principe est énoncé dans l’Ecriture à propos d’un bœuf, à plus forte raison s’applique-t-il aux ouvriers qui œuvrent  dans le champ de Dieu. Tout laboureur fait son travail porté par une espérance : celle de voir le grain qu’il sème germer, puis mûrir pour être récolté et y avoir part. Si donc, en tant qu’apôtre, Paul a semé avec abondance parmi les non-juifs les biens spirituels, il n’y a rien d’étrange à ce qu’il moissonne parmi eux quelque bien matériel.

Bien que nous soyons sauvés par la grâce de Dieu seule, Celui-ci, dit la Bible, n'est pas injuste pour oublier l'œuvre que Ses ouvriers font pour Lui et l'amour dont ils font preuve dans leur service (Hébreux 6,10). Notre foi en Dieu inclut non seulement l’idée que Dieu existe, mais qu’Il est aussi le rémunérateur de ceux qui Le cherchent (Hébreux 11,6). Notre partenariat avec Dieu dans ce monde est construit sur la base d’un salaire participatif. Dieu est le maître d’œuvre de l’entreprise dans laquelle nous sommes engagés avec Lui. Mais, dans Sa volonté bienveillante, Il a fait de nous des actionnaires appelés par Sa grâce à avoir notre part de bénéfices selon le degré d’investissement qui aura été le nôtre envers Lui. Il n’y a donc rien d’anormal à ce que, comme c’était le cas pour les fils d’Aaron ou les Lévites dans l’Ancienne Alliance (Lévitique 7,28 à 36), ceux qui ont consacré leurs vies à l’annonce de l’Evangile de la grâce de Dieu vivent des fruits que cette grâce a produite dans les vies.

Si Paul tient ce raisonnement, n’y voyons pas de sa part une tentative de revendication en vue d’une reconnaissance par les autres de ses droits. Bien au contraire ! Dans son désir de ne pas faire obstacle au caractère totalement gratuit de l’Evangile, Paul témoigne, en tant que messager de celui-ci, qu’il a toujours refusé de faire usage de ce droit. Par souci de probité, il a préféré privilégier l’intérêt supérieur de l’Evangile plutôt que le sien. Paul aurait pu, comme ceux qui mangent des viandes sacrifiées aux idoles, faire usage de sa liberté d’apôtre de l’Evangile en vivant des fruits de la récolte de Son œuvre. Il a choisi plutôt d’y renoncer, illustrant par-là la voie que devrait aussi emprunter ceux qui revendiquent le droit d’user de leur liberté à ce sujet. Ce renoncement auquel Paul a consenti n’est pas pour lui un sujet de tristesse. A l’inverse, il est, dit-il, un sujet de fierté que, devant Dieu et les hommes, personne ne pourra lui ôter.

S’il n’y a rien d’étrange à ce qu’un serviteur de Dieu soit rétribué pour son service, le propos de Paul comporte une vive mise en garde à l’égard de ceux qui, par ce moyen, chercheraient à s’enrichir sur le plan personnel. L’Evangile de Jésus-Christ n’a rien à voir avec celui de la prospérité, thème majeur de ceux qui, sous couvert de la grâce, servent l’Argent plus que Dieu. « Le véritable Evangile, rappelle John Piper, est tourné vers les richesses du ciel, non celles de la terre[1]. » Aussi, son héraut doit-il faire tout ce qui est en son pouvoir pour le démontrer. Il n’y a peut-être rien de plus scandaleux dans ce monde que de dénaturer le caractère gratuit et gracieux de l’Evangile par l’exploitation financière de la crédulité de ceux qui y viennent. A ceux-ci, il nous faut adresser la même parole que celle de Pierre à l’égard de Simon le magicien qui voulait monnayer auprès d’eux le pouvoir de donner l’Esprit. « Que ton argent, lui dit l’apôtre, se perde avec toi… Il n’y a pour toi ni part ni lot dans cette affaire, car ton cœur n’est pas droit devant Dieu. Reviens donc de ta pensée mauvaise et prie le Seigneur que l’intention de ton cœur te soit pardonnée, si cela est possible ; car je vois que tu es en proie à l’amertume du fiel et aux liens de l’injustice (Actes 8,20 à 23). »

En guise de conclusion à son argumentaire, Paul tient à ce que dans l’esprit de chacun la vérité des choses soit précisée. Pour ce qui concerne sa mission d’annoncer l’Evangile, Paul n’a aucun sujet de fierté personnelle à y retirer. Cette mission est une nécessité que Dieu lui a imposée. Elle est un devoir auquel il ne peut se soustraire que pour son malheur. Car c’est précisément pour ce but que Dieu a sauvé Paul et l’a appelé à son service (Actes 9,15). Sa fierté dans l’accomplissement de ce mandat n’est pas de le remplir, mais de le faire gratuitement, c’est-à-dire, en refusant tous les avantages matériels personnels qu’il pourrait y retirer. Pour autant, l’apôtre tient à rassurer ses lecteurs. Le ministère qu’il remplit n’est pas sans retour. Il y a pour celui qui annonce l’Evangile avec passion une rétribution qui vaut plus que tout : c’est celle de la joie que Dieu donne dans le service rendu. Ce salaire qui ne peut se compter est irremplaçable. Que le sujet de fierté de Paul soit aussi le nôtre ! Que chacun sache que notre vraie richesse dans le service est l’Evangile lui-même ! Tout le reste nous est donné par-dessus, mais ne saurait rivaliser avec la perle précieuse de la Bonne Nouvelle elle-même !

V 19 à 23 : illustration pratique

Que signifie réellement, en tant que disciple et serviteur de Christ, le fait de renoncer à ses droits ? Paul va l’illustrer par l’exemple de sa propre vie. Renoncer à ses droits, c’est, dit Paul, faire le choix volontaire de ne pas faire prévaloir sa liberté pour rejoindre l’autre dans ce qu’il est, en vue d’un intérêt qui nous dépasse. En tant que personne, Paul rappelle qu’il est une personne libre. Il ne doit fondamentalement rien à personne. Personne ne peut donc lui imposer de se comporter de telle ou telle manière envers lui, comme si Paul lui était redevable de quelque chose. Mais Paul ne vit pas pour lui-même. Ce qui est devant lui, l’intérêt qui prime pour sa vie est de gagner le plus grand nombre d’âmes pour Christ. Pour se faire, Paul est prêt à faire une chose. Parce que la meilleure façon d’atteindre les autres est de les aimer et de les rejoindre là où ils sont, Paul va renoncer à sa liberté pour se rendre le serviteur de tous. A l’exemple de son Maître, il va choisir de se dépouiller de tout ce qui n’est pas essentiel dans son état pour privilégier une seule chose : se faire tout à tous pour en sauver de toutes manières quelques-uns.

Comment le choix de privilégier le but qu’il poursuit aux dépens de sa liberté personnelle s’est-il concrètement traduit dans le comportement de Paul et son approche des différents publics qu’il désirait atteindre avec l’Evangile ? Il nous le détaille ici. Avec les Juifs, Paul a mis en avant sa judéité. Sa judéité n’était plus son identité fondamentale, mais elle en faisait tout de même partie, comme il le rappelle ailleurs (Philippiens 3,5-6). Parce que cet élément de la vie de Paul pouvait lui servir pour gagner les Juifs au salut qui leur était destiné, Dieu a fait le choix, en présence des Juifs, de s’appuyer sur lui pour atteindre le but qui était sur son cœur. Partout, il a suivi ensuite le même schéma pour atteindre et gagner pour le salut ceux que Dieu plaçait devant lui. Avec ceux qui étaient des pratiquants de la loi et de ses ordonnances, Paul se conduisait comme tel. Il respectait le sabbat, faisait ses ablutions, payait la dîme de ses revenus… bien qu’il soit tout à fait libre en Christ de ne pas le faire. Ainsi, Paul travaillait à ce que, dans la forme et son comportement extérieur, rien n’empêche les Juifs orthodoxes d’entendre et de recevoir le témoignage qu’il voulait rendre à Christ. Avec ceux qui ne vivaient pas sous la loi (les païens), Paul délaissait délibérément les pratiques religieuses liées à son identité juive naturelle. Il tenait à leur faire passer l’idée que la foi en Christ n’exigeait pas de leur part la nécessité de devenir un judaïsant. Outre les questions qui touchent à l’identité de ses interlocuteurs, Paul fera l’effort, dans sa volonté farouche de gagner des âmes à Christ, de s’adapter à la sensibilité de leur conscience. Si le fait de participer à un repas, où étaient présentées des viandes sacrifiées aux idoles, pouvait heurter, il choisira, bien qu’il soit libre de les consommer, de le faire. Dans son zèle pour l’Evangile, Paul a su identifier ce qui, dans sa culture, était primordial de ce qui ne l’était pas. Quelle que soit l’importance qu’aient eu dans le passé (ou qu’aient encore dans son présent) les éléments humains ou sociaux attachés à son identité, Paul donnait la priorité aux personnes qu’il voulait gagner à l’Evangile sur tout le reste.

Au regard de la façon d’agir de Paul, certains, qui étaient mal intentionnés à son égard, l’ont peut-être accusé d’opportunisme. La capacité d’adaptation de l’apôtre au public qu’il cherche à atteindre n’a cependant rien à voir avec cela. L’opportuniste n’est pas quelqu’un de fiable. C’est une girouette qui tourne sa veste au gré des vents qui lui sont favorables. Telle n’a jamais été l’attitude de l’apôtre. La capacité d’adaptation de Paul à ses interlocuteurs ne se portera jamais sur le fond de son message. Elle ne concernera toujours que des éléments formels de comportement selon le contexte dans lequel il se trouvera. Paul fera ce que la sagesse commande à tous ceux qui, par exemple, quittent leur propre culture pour s’intégrer à une autre, différente de la leur. Il restera lui-même tout en témoignant de la valeur qu’a à ses yeux la personne qu’il veut conquérir. Que sa démarche, à l’image de celle de Christ, nous inspire dans notre volonté d’atteindre tous ceux qui, différents de nous, vivent à nos côtés !

Au-delà de son propre exemple, la façon d'agir de Paul est paradigmatique de la manière selon laquelle, dans tous les siècles, l’Evangile est entré dans les cultures diverses qui composent l’humanité. Alors que certaines religions, tel l’Islam, imposent une refonte complète de la culture de ceux qui y adhèrent, l’Evangile ne la détruit pas, mais la sublime en l’épurant de ce qui résulte du péché. A l’exemple d’Hudson Taylor qui s’est fait chinois pour atteindre les chinois, c’est au porteur de l’Evangile d’être prêt à renoncer à ce qui, dans sa propre culture, pourrait représenter un obstacle à l’écoute de son message par ceux qu’il veut gagner. Les choses vont toujours dans ce sens, jamais dans celui qui lui est contraire. La mission qui imposerait à ceux qui viennent à l’Evangile de devenir les parias de leur propre culture ne remplit pas son rôle, mais en fausse le but et le sens. Le visage de l’Eglise dans l’éternité ne sera pas uniforme. Il sera celui que montrent les Eglises aujourd’hui dans leur propre culture, « car, dit Etienne Omnès, les Eglises d’aujourd’hui sont les nations de demain.[2] »

V 24 à 27 : courir pour remporter le prix

Qu’est-ce qui, dans la vie, fait courir Paul ? Pour le dire, l’apôtre utilise une métaphore bien connue dans la culture grecque, celle de l’athlète. Tous les efforts que fournit l’athlète, toute la discipline qu’il s’impose tout au long de ses jours, dit Paul, ne visent qu’une seule chose : finir sa course en vainqueur pour être couronné. La couronne de l’athlète est une chose pourtant bien éphémère. Pour autant, l’athlète estime que la gloire passagère dont elle est l’objet vaut bien tous les efforts et les sacrifices qu’elle exige.

Il n’y a pas de honte pour le chrétien de viser la gloire. Dieu Lui-même nous y invite : il a en vue pour chacun de Ses élus une participation au bénéfice de l’avancement de Son royaume. C’est pourquoi, dit Paul, je fais tout à cause de la bonne nouvelle pour y avoir part (v 23). Si, motivé par une gloire passagère, le sportif est prêt à s’imposer toute espèce de discipline en vue de la couronne corruptible qu’il va recevoir, à combien plus forte raison devrait-il en être de même pour le coureur de la foi. Aussi, Paul ne se ménage-t-il pas ! Porté par la vision de la rétribution céleste et glorieuse qui l’attend, il est prêt à toutes les violences contre lui-même. Son corps, autrefois instrument du péché (Romains 6,6), est le lieu où s’exercent toutes les passions qui entraînent l’homme à la servitude. Aussi, Paul le tient-il assujetti. Il travaille à ce que rien dans sa vie n’alourdisse sa marche avec Dieu et, dira-t-il ailleurs, ne lui ravisse le prix de la vocation céleste à laquelle il a été appelé (Philippiens 3,13-14).

Le témoignage de Paul nous interroge sur la vision que nous avons de notre vie avec Dieu ? Dans quelle mesure sommes-nous pénétrés comme lui par la perspective de la gloire que Dieu a en réserve pour nous ? Notre faiblesse dans le combat contre le péché, la tiédeur, le manque de maîtrise de soi n’est-il pas le fait de la perte de vue de la finalité de notre vie ? Ce n’est que subjugués par les choses d’en-haut que nous renoncerons avec joie à celles d’ici-bas !

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