mardi 27 juin 2017

1 CORINTHIENS 14

V 1 à 19 : le critère de l’utilité

Aussi préoccupé soit le chrétien par la pratique des dons spirituels, sa recherche fondamentale doit rester celle de l’amour. Dévier de ce but, c’est perdre ce qui est l’essentiel du témoignage chrétien (cf Jean 13,34-35). C’est pourquoi aussi le sujet de l’amour est central dans les trois chapitres que l’apôtre consacre dans sa lettre sur la question des charismes. Plus un don sert le bien commun de l’Eglise, plus il doit être recherché et encouragé. Moins il est utile pour l’édification de l’ensemble, moins il doit être mis en avant. A l’aune de ce critère, entre le don des langues et celui de prophète, il n’y a pas débat sur le sujet : le don de prophète surpasse de loin en valeur celui des langues. Paul va ici en donner les 3 raisons principales :

1ère raison : le public à qui le don s’adresse : v 2 à 5

Parce qu’il parle une langue inconnue de ceux avec qui il se trouve, celui qui parle en langue ne leur sert de rien. Le seul qui soit en mesure de le comprendre dans l’Eglise, c’est Dieu. Or, s’il est bon que chaque chrétien parle à Dieu, le but premier de tout rassemblement chrétien est de s’édifier ensemble dans la foi qui nous est commune. Qui parle en langue s’exprime, dit Paul, en esprit. La faculté qui lui permet d’exprimer son don n’est pas du domaine de l’intelligence qui ne participe en rien à l’exercice de ce don. Il peut dire des choses merveilleuses, mais aussi longtemps qu’elles restent inaccessibles à l’entendement de ses frères, elles ne sont que des mystères qui n’apportent rien. Celui qui parle en langue peut, certes, témoigner que la pratique de son don l’édifie. C’est une bonne chose, mais dans la vie de l’Eglise, nous ne sommes pas là pour nous, mais pour les autres.

Tout autre est l’apport pour l’assemblée de la pratique du don de prophète. Le prophète a pour objet d’apporter à ses frères une parole inspirée en termes intelligibles pour eux. Le prophète a pour cible l’édification de ses frères. En cela, l’exercice de son don s’aligne parfaitement à l’objectif pour lequel il a été octroyé (1 Corinthiens 12,7). Si la parole de celui qui s’exprime en langue n’a aucun effet sur son entourage, Paul estime que l’effet de celle du prophète est triple. Par ses messages, le prophète édifie, construit ses frères dans la foi. Il les fortifie, les encourage, les exhorte en vue de la persévérance. Enfin, il les console, les réconforte en affermissant leur espérance. A cause de l’utilité pratique qu’il a pour l’Eglise, le don des prophètes est supérieur à celui des langues.

2ème raison : la nécessité de paroles intelligibles à tous : v 6 à 12

Reprenant comme pierre d’angle de son argumentation le seul critère qui vaille pour juger de la valeur de l’exercice d’un don dans la communauté des disciples du Christ, l’utilité, Paul conduit les chrétiens de Corinthe à s’interroger. De quel apport leur serait-il si, venant de loin, l’apôtre les visite pour leur délivrer un message dans une langue qu’ils ne saisissent pas ? Ne leur serait-il pas plus profitable si, conduit par l’Esprit, il leur communique une parole de révélation ou de connaissance, un exposé sur une doctrine ou un message qui les exhorte et les fortifie dans leur foi ? La réponse est évidente !

Dans l’expérience humaine, il en est, dit Paul, du langage comme de la musique. Chaque instrument dans le monde a un son distinct reconnaissable entre mille. Qui écoute une flûte sait immédiatement que le type de tonalité qu’il entend n’est pas celui du violon. Il ne suffit pas d’ailleurs pour certains instruments que leur son soit reconnu. Il faut encore que celui-ci soit clair, car de lui dépend l’action qui sera menée. Tel est, par exemple, le rôle que joue la trompette pour le soldat. Selon ce qu’il entend venant d’elle, soit il se préparera au combat, soit il fera autre chose. Il en est ainsi dans l’Eglise des charismes qui relèvent de la parole. Si celle-ci n’est aucunement significative, elle ne sert de rien. Le but de tout langage, quel qu’il soit, est de communiquer une information qui a du sens pour celui à qui il est destiné. Si ce n’est le cas, il perd de facto sa raison d’être. L’épisode de la tour de Babel le démontre avec force. Tant que les différentes composantes de la descendance d’Adam se comprenaient, l’humanité était maintenue dans une certaine cohésion. Le langage commun était le premier facteur d’unité de la pensée. Dès que ce ne fut plus le cas, la confusion les sépara et mit fin à l’unanimité de leur projet. L’Eglise de Jésus-Christ est une famille. Ses liens ont besoin d’être affermis en vue d’une unité de cœur et d’esprit. Seule une parole claire et significative en a le pouvoir. La pratique du don des langues dans l’Eglise ne fait pas de celui qui l’exerce un frère que je comprends, mais un étranger pour moi. Au lieu de rapprocher les membres de la famille, elle les sépare et les éloigne les uns des autres. A partir de là se pose la question du sens et du but du rassemblement du corps de Christ. A quoi me sert de me retrouver avec mes frères si chacun de nous, parlant une langue insaisissable pour l’autre, est cloisonné dans son propre univers mental ? Ne sommes-nous pas ensemble pour nous édifier ? Ne devrions-nous pas exceller dans ce qui nous rapproche et nous construit ? Il y a quelque chose d’antinomique à la raison d’être même de l’Eglise au fait de s’isoler en son sein dans une pratique qui ne sert qu’à soi !

3ème raison : l’obligation d’une interprétation : v 13 à 19

Ces choses dites, de quelle manière l’exercice du parler en langues peut-il être utile à l’Eglise ? Il ne le peut, dit Paul, que si celui qui l’exerce peut interpréter pour les autres la parole qui lui est donnée par l’Esprit. Il faut donc que celui qui parle en langues prie pour que Dieu lui donne en plus de son don celui de l’interprétation de la langue dans laquelle il s’exprime, sans quoi le « charabia » qu’il prononce est sans utilité aucune. Car, comme l’a déjà dit l’apôtre, ce dont une assemblée a besoin est d’abord du ressort de l’intelligence. Qui parle en langues peut formuler de belles prières. Mais le but de la prière en assemblée est que chacun qui y participe puisse souscrire par un « Amen ! » à ce qui est exprimé devant Dieu. Qui parle en langues peut, par l’Esprit, louer Dieu par des chants. Mais s’il est le seul à le faire et que les autres ne peuvent reprendre avec lui les paroles exprimées pour célébrer Dieu, sa louange est sans intérêt.

A la lecture de toutes les limites que Paul pose en ce qui concerne l’exercice du parler en langues, on pourrait se demander si celui-ci n’est pas totalement opposé à sa pratique dans l’Eglise. L’apôtre ne va pas jusqu’à ce point. Pratiquant lui-même ce don qu’Il a reçu de Dieu (on ne le découvre qu’ici !), Paul ne le rejette pas. Au contraire ! S’il y a quelqu’un qui pratique ce don plus que les autres, c’est bien lui ! Et l’apôtre loue Dieu pour cela ! Mais dans l’Eglise, qui n’est pas le lieu où ce don doit s’exercer (l’apôtre va en donner la raison par la suite), mieux vaut, dit-il, dire cinq paroles intelligibles plutôt que dix mille en langues (ce qui fait un rapport de 1/2000). Le poids de la comparaison est donc sans appel. C’est bien l’exercice de la prophétie, l’apport d’une parole inspirée en termes intelligibles par tous, qui doit prévaloir dans l’Eglise, non celui du parler en langues.

V 20 à 25 : la clé de l’argumentation de Paul

Quelle place donner au parler en langues dans l’Eglise ? Pour répondre à cette question, l’apôtre appelle les Corinthiens à ne pas être enfantin dans leur appréciation sur le sujet. Le fait et la doctrine du parler en langues ont une assise vétérotestamentaire forte qu’il est fondamental de connaître si l’on veut en juger objectivement. Or c’est là ce qui, la plupart du temps, fait défaut à ceux qui en dissertent. Ne considérant que le bien subjectif que la pratique du don leur procure, ils en oublient le sens et sa signification dans l’histoire. Si naïveté il doit y avoir dans la vie du chrétien, ce ne sera jamais dans le domaine des racines théologiques d’une doctrine. Elle peut être là pour ce qui est de la manière dont le chrétien se prémunit du mal. Mais pour ce qui est des fondements sur lesquels repose nos pratiques, c’est en adulte à la réflexion mûre que nous devons juger des choses.

Dans quel cadre théologique se situe la manifestation du parler en langue telle qu’il s’est produit dans les Actes ? Pour nous amener à le comprendre, Paul nous reporte à une citation qui se trouve dans le livre d’Esaïe. Dans ce chapitre, le prophète évoque ce qui sera, de la part de l’Eternel, le signe du jugement qu’Il va produire pour Son peuple devenu incrédule. Puisqu’Israël ne veut plus écouter la parole de son Dieu, c’est, dit-il, par des lèvres balbutiantes dans une autre langue qu’il parlera à ce peuple (Esaïe 28,11). Israël ne le sait pas encore à ce moment, mais la prophétie d’Esaïe vise un événement imminent : l’invasion du pays par les babyloniens dont les Israélites ne connaissent pas la langue. Aux jours où celle-ci se produira, le peuple de Dieu comprendra la parole du prophète : le fait qu’on ne parle plus hébreu en Israël, mais dans une langue étrangère, sera le signe du jugement de Dieu sur l’Israël incrédule.

Si Paul cite Esaïe, il est à remarquer qu’il fait remonter la parole du prophète à un temps plus éloigné que le sien, celui de la loi. Comme tout prophète digne de ce nom, Esaïe n’invente pas. Il ne fait que rappeler ce qui, par ailleurs, a déjà été dit par Moïse dans le discours prophétique final qui conclut son ministère auprès du peuple de Dieu. Anticipant la désobéissance d’Israël, Moïse prédit que « le Seigneur susciterait contre toi de loin, des extrémités de la terre, une nation qui fondra sur toi comme l’aigle sur sa proie, une nation dont tu ne comprendras pas la langue, une nation au visage farouche… (Deutéronome 28,49). » Tous les précédents de l’histoire sont unanimes sur le sujet, y compris celui qui remonte jusqu’à la tour de Babel : l’irruption d’une langue étrangère invasive dans le champ d’action du peuple de Dieu est toujours un signe de jugement pour lui. La venue des babyloniens, s’exprimant dans une langue étrangère incompréhensible pour Israël, était, dit Esaïe, le moyen par lequel Dieu allait parler à « ce peuple », Israël. Le même phénomène se produira dans l’histoire aussi pour l’Eglise, ose avancer Ralph Shallis : « Face à l’apostasie de la chrétienté, Dieu a de nouveau parlé à l’Eglise par « l’épée de sa bouche ». Cette fois-ci, le châtiment a été infiniment plus sévère : Dieu a permis à nouveau qu’une nation au visage farouche et à la langue incompréhensible se précipite sur la chrétienté : l’Islam, armé d’une caricature des trois grandes vérités que l’Eglise avaient perdues, a rayé de la terre, en une génération ou deux, la moitié du monde chrétien. »[1]

Que conclure du verset-clé qu’utilise Paul pour situer le cadre théologique de la pratique du parler en langues ? Deux choses au moins ! La première est que les langues dont Paul parle sont toutes des langues connues, ce qui est en accord avec le phénomène décrit dans les Actes. Elles sont, certes, étrangères, mais ne sont pas sans signification, comme Paul le souligne auparavant (v 10). Parce qu’il en est ainsi, on comprend aussi pourquoi l’apôtre prétend parler en langues plus que tous (v 18). Grand voyageur, l’apôtre était un polyglotte équipé pour parler de nombreuses langues. La seconde est que le parler en langues n’est pas un signe destiné aux croyants, mais aux incroyants. La cible première du don des langues dans les Actes fut les Juifs incrédules qui avaient crucifié le Seigneur de gloire. En utilisant des Juifs exprimer dans d’autres langues que l’hébreu les œuvres grandioses de Dieu (Actes 2,11), Dieu signait la condamnation de l’Israël demeuré incrédule. Quarante plus tard, comme il en fut aussi au temps d’Esaïe, Israël perdra sa terre et son temple.

Signe de condamnation pour les Juifs incroyants, le don des langues inaugurera du même coup l’ouverture des portes du royaume de Dieu aux païens, jusque-là en-dehors. Par la vertu de la grâce de Dieu, la malédiction de Babel sera, à ce moment-là, changée pour le monde en bénédiction (cf Genèse 11). Le phénomène de la Pentecôte devient ainsi le moyen par lequel la promesse de Dieu donnée à Abraham, père des croyants, se réalise pour tous les peuples (Genèse 12,1 à 3). La cible prioritaire du don des langues est donc bien les incroyants, non les croyants. Le don de prophète, quant à lui, ne vise pas d’abord les incroyants, mais les croyants en vue de leur édification. Si donc dans un rassemblement de l’Eglise, dit Paul, un incroyant entre et entend les croyants parler dans des langues diverses et incompréhensibles, ne dira-t-il pas qu’il est tombé dans une assemblée de fous ? Que font donc ses gens ensemble ? A quoi leur sert-il de se retrouver si ce n’est pas pour se communiquer des paroles qui les construit ? Si, par contre, il arrive dans une rencontre où, par le partage, il entend des témoignages et des messages qui touchent sa conscience et mettent en lumière les secrets bien gardés de son cœur, alors le résultat sera tout autre. « Tombant face contre terre, il adorera Dieu en déclarant : Dieu est réellement parmi vous ! : v 29 Puissent nos assemblées exalter l’intelligence de Dieu et non la folie de Ses enfants !

V 26 à 35 : l’ordre dans les assemblées

Après toutes les mises au point que Paul vient de faire, il est maintenant temps pour lui de conclure. Comment, de quelle manière doivent se dérouler les cultes ou les rencontres des assemblées en vue de leur édification ? Il faut que tout se fasse avec ordre et bienséance (v 40) :

a.       En ce qui concerne la pratique des charismes : v 26 à 32

Quelle que soit la nature de la participation d’un membre de l’assemblée, que tout soit fait en vue d’édifier les autres. Quelqu’un a peut-être sur le cœur un chant qu’il veut entonner, un autre voudrait apporter de la part de Dieu une parole reçue ou un enseignement : que chacun, tour à tour, s’exprime en vue de l’édification de tous. Si certains frères veulent parler en langues, qu’ils le fassent. Mais que leur nombre soit limité à deux ou trois et que, surtout, ils s’assurent que quelqu’un puisse interpréter leur message. Si ce n’est le cas, il faut alors qu’ils se taisent. Car, sans interprétation, le parler en langues étrangères est inutile. Pour ce qui est des prophètes, là aussi, dit Paul, que deux ou trois s’expriment.  Pendant que l’un parle, que les autres jugent de l’à-propos et de la pertinence biblique de ce qui est dit. N’oublions pas qu’au temps où Paul écrit, le Nouveau Testament n’était pas constitué. L’enseignement des vérités évangéliques était, par conséquent, uniquement oral. Il était donc nécessaire que les messages des prophètes soient éprouvés par les autres prophètes. Si, pendant que l’un parlait, un autre recevait une révélation destinée à compléter ce que disait son frère, celui-ci devait se taire pour lui laisser la place. C’est par la contribution de tous que l’Eglise, corps de Christ, s’édifiait. Quel que soit le don que chacun possède, celui-ci, dit Paul, ne pouvait s’exercer de façon incontrôlable. Les esprits des prophètes devaient rester soumis au contrôle de ceux-ci.

b.       En ce qui concerne la participation des femmes : v 33 à 35

L’épître de Paul aux Corinthiens nous a montré que le désordre dans l’Eglise ne touchait pas qu’à la pratique des charismes. Il concernait aussi la façon avec laquelle les femmes se comportaient dans l’assemblée. Comme il l’a fait dans toutes les Eglises, Paul exige que les femmes se taisent dans les réunions de la communauté. L’interdiction de Paul à ce sujet n’est pas absolue, vu que, par ailleurs, il leur permet de prier, voire même de prophétiser (1 Corinthiens 11,5). Ce que Paul combat ici, c’est l’excès, le babillage intempestif des femmes dans l’assemblée. Il se peut qu’au cours du culte, une femme de l’assemblée ne comprenne pas ce qui est dit ou désire avoir des précisions sur l’enseignement apporté. Qu’elle ne le fasse pas pendant le culte en interrompant celui qui parle. Qu’elle attende plutôt d’être rentrée chez elle pour interroger son mari à ce sujet.

V 36 à 40 : conclusion finale

Au-delà des désordres nombreux qu’il fallait corriger, les Corinthiens avaient besoin d’apprendre une chose : c’est que l’Eglise de Jésus-Christ dépassait les limites de leur congrégation. Ils n’étaient pas les premiers à vivre en Eglise car, avant eux, d’autres avaient été constituées par le ministère de Paul ou d’autres. Par humilité, ils seraient bien inspirés, pour résoudre leurs problèmes, de regarder comment ailleurs, en d’autres lieux et dans des assemblées plus mûres, la vie d’Eglise se déroulait. Les Eglises de Jésus-Christ ne sont pas appelées à se construire en autodidacte.  Les traditions venues d’ailleurs ne sont pas mauvaises. Elles témoignent d’une manière de faire, d’un ordre construit sur l’expérience et issu de la sagesse de ceux qui les ont réfléchies. Ce n’est jamais faire preuve de celle-ci de croire que, parce que l’on vient de naître, on doit tout inventer.

Si donc quelqu’un se pense spirituel ou inspiré, qu’il reconnaisse dans ce que dit Paul un commandement du Seigneur. S’il ne le peut, cet homme peut prétendre ce qu’il veut à son sujet : il ne saurait être reconnu par les autres pour ce qu’il dit être. La marque véritable d’un homme de Dieu sera toujours en premier l’humilité, cette capacité à reconnaître ses limites et son besoin des autres pour être complet. Si quelqu’un vise le meilleur, qu’il aspire plutôt à exercer le don de prophète. Le prophète, comme l’a déjà dit Paul, édifie, encourage, instruit, réconforte ses frères (v 3). Il fait l’œuvre la plus utile qui soit au bien de l’Eglise. Si quelqu’un veut parler en langues, qu’on ne l’empêche pas ! Mais que ce soit dans les limites et sous les conditions définies ici par l’apôtre. Dieu, le Dieu de l’Eglise de Jésus-Christ, n’est pas un Dieu de désordre, mais de paix (v 33).




[1] Ralph Shallis : le Don de parler diverses langues : Editions du C.C.B.P (page 342)

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